Descartes, L’Homme qui voulait prouver l’existence de Dieu. Feuilleton paraissant le lundi et le jeudi. Episode 7/16 : «Descartes vs Hobbes». Le premier épisode est ici.
Résumé des épisodes précédents : Descartes entend démontrer l’existence de Dieu , afin de défaire le camp des libertins, ces libres penseurs qui osent en secret la remettre en question. En 1640, avec ses «Méditations Métaphysique», il prétend livrer une démonstration définitive. Celle-ci contient, comme on s’en doute, quelques failles. Il a soumis les Méditations à un petit cercle de relecteurs pour pouvoir si nécessaire les amender avant de les publier.
Le philosophe anglais Thomas Hobbes (ci-contre à droite) est un des premiers à présenter ses objections aux Méditations Métaphysiques. Il est très rarement d’accord avec celles-ci et en particulier il montre beaucoup de défiance envers le vocabulaire même utilisé par Descartes.
Si Descartes prétend révolutionner la philosophie, son vocabulaire, en tout cas, n'est pas neuf : c'est celui de la scolastique (l’enseignement traditionnel du Moyen-Âge (cf épidose 2 "La Méthode") dont Descartes est pourtant un farouche adversaire). Or il paraît extrêmement tendancieux à Hobbes, qui fait l’hypothèse suivante : les raisonnements dépendent des mots ; les mots, qui ne sont que pures conventions, de notre imagination ; et notre imagination, de nos sensations, autrement dit : de notre perception de la réalité matérielle. Autrement dit, les mots sont avant tout des créations de notre esprit et ils ne sont pas directement connectés à la réalité. De ce fait certains mots peuvent renvoyer à de pures fictions et on ne doit les employer qu'avec la plus grande circonspection si on ne veut pas bâtir des raisonnements faux. Hobbes se rattache là au courant dit nominaliste, né vers 1100, et dont la figure la plus connue est un autre Anglais, Guillaume d’Ockham (XIVe s., ci-dessous à gauche).
Ainsi le mot «infini» : la notion d’infini n’existe que par négation, c’est une construction de l’esprit et non une perception immédiate de la réalité. Une chose infinie, c’est une chose dont on ne conçoit pas la fin, et donc, dont on n'a pas vraiment idée... Hobbes rejette ainsi la thèse de Descartes selon laquelle l’homme a de façon innée (c'est-à-dire, dès la naissance) l’idée d’un être infini ; thèse sur laquelle le français se base, dans sa 3ème Méditation (l'oeuvre en compte six), pour démontrer l'existence de Dieu (cf la «preuve par l’idée de parfait», épisode 6 "La Métaphysique de Descartes").
Ou encore le mot «essence», dont les philosophes raffolent. L’essence d’une chose, c’est sa nature, c’est-à-dire ce qu’elle est, ce qui la définit ; à distinguer de son existence, c’est à dire le fait qu’elle soit, qu’elle existe.
Examinons ainsi l’essence de Dieu, autrement dit, voyons ce qui le définit. Dieu est infini, omnipotent (il peut tout), omniscient (il sait tout), omniomni, bref, il est parfait, et on ne peut rien concevoir au-dessus de lui. L’existence fait-elle partie de ses attributs ? Certes oui, sans cela on pourrait imaginer un être encore plus parfait : le même, mais qui existerait… Donc, l’existence fait partie de l’essence de Dieu ; donc, Dieu existe.
Cette "preuve", dite «preuve ontologique de l’existence de Dieu», date du XIe siècle ; on la doit à Anselme, archevêque de Canterbury (ci-contre à droite). En 1640, 550 ans plus tard, Descartes la reprend à son compte dans sa 5ème Méditation. (Il aurait pu s’en passer puisqu’il a déjà donné deux autres preuves dans la 3ème, mais c’était sans doute plus fort que lui.). Encore 140 ans après (1781) le philosophe allemand Kant (ci-dessous à gauche) la réfutera : l’existence n’est pas un attribut possible, examiner l’essence d’une chose, c’est justement l’appréhender logiquement en mettant la question de son existence de côté. Il n’y a, dira Kant, aucune différence conceptuelle entre cent thalers (pièces de monnaie prussiennes) réels et cent thalers imaginaires : les uns existent et pas les autres, c’est tout.
Revenons en 1640. Hobbes n’y regarde pas de si près que Kant : la simple utilisation du mot «essence» éveille sa suspicion. En bon nominaliste, il n'ignore pas que nommer, c’est souvent une occasion de transformer abusivement un concept propre à l’esprit humain en une réalité, et le mot «essence» en est un bon exemple. Certains philosophes prêtent ainsi à l’essence de chaque chose une sorte de réalité immatérielle, dans un monde hors du temps. Ceux-là diraient volontiers que l’essence du Médiévaliste existe de toute éternité, et qu’il était dans les plans de Dieu. Pour Hobbes, dissocier ainsi l’essence d’une chose et son existence, c’est jouer sur les mots et faire d’une fiction une réalité. On en déduit qu’un raisonnement qui fait de telles distinctions ne repose pas sur des bases solides. ‘Exit’ donc la preuve ontologique.
Alors que Descartes invite le lecteur à une certaine défiance envers les sens corporels, Hobbes invite donc à son tour Descartes à se défier des mots. Descartes, dans sa correspondance avec son ami Mersenne, écrit qu’il considère Hobbes comme un métaphysicien médiocre. C’est pire : «l’Anglois» (comme Descartes l'appelle) n’est pas un métaphysicien du tout. Il se refuse à affirmer quoi que ce soit qui ne repose sur aucune réalité sensible. "Dieu" : sans le secours de la religion, ce n’est qu’un mot.
Hobbes formule d’autres critiques, que Gassendi dans ses Objections reprend à son tour avec plus soin et de verve. Il est difficile en fait de séparer ces deux-là car leurs objections sont très proches sur le fond.
La suite lundi 24 juillet avec l’épisode 8/16 du Descartes Code : «Descartes vs Gassendi»






ENVOYEZMOIN DES CORRIGES.
Rédigé par : LOVE PATRIK | 09/07/2007 à 14:37
Merci pour cet article très intéressant! :)
Rédigé par : Sarah | 20/10/2008 à 18:59
Très bon article ! Il est clair, résume bien cette contradiction entre Hobbes et Descartes. Grâce à RenaudD je me suis inscrite sur le site :)
Rédigé par : Sterenn | 06/11/2011 à 11:08
Merci à vous pour ces encouragements, et bienvenue parmi les abonnés !
Rédigé par : RenaudD | 06/11/2011 à 12:01