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Médiévales

Le manuscrit médiéval

L'astronomie durant l'Antiquité : 8 – La Grande Année

Cet article est le dernier d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

Systeme_solaireOn a dit dans des articles antérieurs que les Grecs croyaient massivement, durant l’antiquité, que les déplacements des astres commandaient – ou tout au moins, influençaient fortement - le cours des choses terrestres ; et que ces déplacements étaient eux-mêmes pilotés par les dieux. Aristote (-384 - -322), le premier peut-être, a donné des fondements "scientifiques" à ces idées.

Celles-ci remontent probablement à la plus haute antiquité grecque ; Aristote et les autres philosophes n’ont fait que les intégrer à leur doctrine et les accomoder à leur gré. Elles n’ont cessé de croître et de s'affirmer à partir de la fin du –IVe siècle, lorsque les Grecs s'entichent de l’astrologie chaldéenne (c’est-à-dire babylonienne), déjà vieille alors d'au moins 1500 ans.

Pythagore_par_raphaelDe très bonne heure – probablement dès Pythagore (ci-contre à droite peint par Raphaël), au -VIe – les Grecs ont cru devoir tirer de cette conviction une conséquence assez remarquable. Si tout ici-bas dépend des mouvements des astres ; ne peut-on pas en déduire que, à des dispositions égales de ceux-ci dans le ciel, correspondent des états égaux de la nature ? Or, il est net que ces mouvements sont cycliques : les étoiles font un tour de la terre en 24h (la Terre est immobile pour les Grecs, ce sont les étoiles qui tournent !), la lune en un mois, le soleil en un an, et les circulations des autres planètes présentent elles aussi des périodicités manifestes.

Donc, on peut supposer, pensent les Grecs, qu’au bout d’«un certain temps», tous les astres reviendront exactement dans la même configuration ; cette durée correspondant logiquement au plus petit multiple commun des périodes de révolution de chacun des astres. Chacun y va de son chiffre, selon ses calculs ou sa fantaisie : 10.800 ans pour Héraclite, 2.484 ans pour Aristarque, 3.942.000 ans pour Diogène le Stoïque, etc. Au bout de cette période, qui se termine par un cataclysme assez radical, la Terre, avec tout ce qu’elle héberge – animaux, végétaux – sera revenue dans un état semblable à son état initial. Un nouveau cycle commence qui durera le même temps ; puis encore un nouveau, etc, et cela sans fin.

BrahmaLes Grecs donnent le nom de "grande année" à chaque cycle. Ils adhèrent quasiment tous à cette conception d’une histoire cyclique, pour ce qu’on en sait. Ils ne l’ont pas inventée : les chaldéens y croyaient certainement avant eux, et les Indiens, peut-être depuis plus longtemps encore. Les Indiens nomment "kalpa" la grande année, et, plus prudents que les Grecs, ils en évaluent la durée au total… astronomique de 4.320.000.000 ans. C’est pour eux un jour de la vie de Brahma, le Dieu créateur de l’hindouisme. Il est raisonnable de penser que ce sont eux qui ont inventé le concept, et que celui-ci s'est ensuite répandu en Mésopotamie (Babylone) et en Grèce.

Outre sa durée, l'autre question qui divise les Grecs, c’est la nature exacte de la périodicité de la grande année. Est-ce que les choses se reproduisent très exactement de la même façon sur Terre à chaque cycle, avec exactement les mêmes individus, répétant exactement les mêmes actions ? Pour la frange la plus hardcore des disciples de Pythagore, il semble que oui. C’est sans doute le moyen le plus simple que ceux-ci aient trouvé de garantir la réincarnation, dont ils sont de très fervents adeptes (encore une idée, très probablement, empruntée aux Indiens). Voilà ainsi comment le physicien Eudème de Rhodes (-IVe siècle), ami et disciple d’Aristote, nous résume leur position dans sa "Physique" (livre III) : «Mais si l'on en croyait les Pythagoriciens, ce sont les mêmes choses, identiques au point de vue numérique, qui doivent se reproduire ; je vous raconterai de nouveau cette même fable, en tenant à la main ce même bâton, et vous serez tous assis comme vous l'êtes, et toutes les choses se comporteront semblablement». Le Médiévaliste publiera à nouveau cet article, vous le lirez à nouveau – et une infinité de fois, comme si c'était la première…

HerculeLes stoïciens sont sur la même ligne : chaque cycle est identique au précédent. On retrouve là le fatalisme qui imprègne si fortement leur doctrine. Six siècles après Eudème, voilà ce que Tatien le Syrien (auteur chrétien du IIe siècle) nous dit à ce sujet : «Zénon [=chef de file des stoïciens] déclare qu'après l'embrasement, les mêmes hommes s'adonneront aux mêmes besognes, je veux dire qu'Anytus et Melitus [=les deux hommes qui ont condamné Socrate à mort] feront encore des réquisitoires, que Busiris [=roi mythique réputé pour sacrifier aux dieux tous ceux qui pénétraient dans son royaume] recommencera à tuer ses hôtes, qu'Hercule [en pleine action ci-contre à droite], de nouveau, exécutera des travaux athlétiques». Une infinité de débats sur la constitution européenne ; une infinité de coups de têtes de Zidane avec leurs lots de commentaires ; une infinité de duel Ségolène Royal - Nicolas Sarkozy avec toujours le même gagnant ou la même gagnante à la fin, etc. Tatien n’est vraiment pas enthousiaste.

D’autres croient que la répétition se fait uniquement "selon l’espèce", selon la terminologie de l’époque, c’est-à-dire qu’il y aura toujours les mêmes espèces animales à chaque cycle, mais sans qu'on retrouve exactement les mêmes individus, ni les mêmes destinées.

Le stoïcien Chrysippe propose une version intermédiaire : il veut bien concéder quelques variantes entre les cycles, espérant rendre là ce système plus vraisemblable ou plus supportable ; par exemple, suggère-t-il, tel individu pourra avoir une verrue durant un cycle qu’il n’aura pas dans les autres, si cela ne change pas sa destinée…

Les théologiens chrétiens auront beau jeu, plus tard, de railler ces désaccords et ces subtilités. C’est que, pour eux, la thèse de la Grande Année est inacceptable ! Le monde n’a qu’un début (la Genèse) et qu’une fin (l’Apocalypse et la résurrection des morts). Peut-on imaginer N crucifixions du Christ ?

Dunsscot1En tout cas, la Grande Année doit encore avoir ses partisans en plein Moyen-Age, puisque l’évêque de Paris la condamne explicitement en 1277. Le théologien irlandais John Duns Scot (1266-1308, ci-contre à gauche), quelques décennies plus tard, donne un argument mathématique ingénieux pour la réfuter. On a dit que la durée de celle-ci était, nécessairement, un multiple des périodes de révolution des astres. Mais qu’est-ce qui nous assure qu’un tel multiple existe ? Les périodes peuvent être incommensurables entre elle, comme le sont la diagonale et le côté d’un carré (le rapport vaut racine de deux, nombre irrationnel). Duns Scot résume cela parfaitement : «Si deux mobiles se mouvaient [avec la même vitesse] l'un sur le côté d'un carré l'autre sur la diagonale, ces deux mouvements seraient incommensurables : et jamais, lors même qu'ils dureraient éternellement, ils ne ramèneraient les deux mobiles à une même situation». Duns Scot n’est pas surnommé pour rien "Docteur Subtil" par le clergé…

On raconte que, au Ve s. avant notre ère, les pythagoriciens auraient fait supprimer le mathématicien Hippase de Métaponte parce qu'il aurait révélé l’existence des nombres irrationnels. Peut-être avaient-ils entrevu, 1700 ans avant Duns Scot, les risques qu’une telle découverte faisait peser sur le dogme de la Grande Année…


Sources :
- Les Tomes 1, 2 et 8 du «Système du Monde» de Pierre Duhem, disponible sur Gallica, le site de la bibliothèque numérique de la BNF.
- «Histoire de la Philosophie Occidentale», J.-F. Revel.

L'astronomie durant l'Antiquité : 7 – L’astrologie

Cet article est le septième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

Systeme_solaireOn a dit dans un article antérieur qu’Aristote (-384 - -322) avait donné à l’astrologie ses premiers fondements "scientifiques".

La physique d’Aristote place la Terre au centre de l’univers, qu’elle divise en deux parties :
- le monde céleste, situé au-dessus de l’orbite de la Lune qui est inaltérable et incorruptible.
- le monde sublunaire, situé sous l’orbite de la Lune, soumis lui aux générations, aux destructions, et aux changements d'une manière générale.
Elle "montre" enfin que les mouvements des astres (étoiles, soleil, planètes, lune) dans le premier monde sont à l'origine des changements qui affectent le deuxième, concrètement la Terre et ses habitants.

Alexandre_le_grandL’idée d’une action des astres sur le cours des choses terrestres n’est bien sûr pas une invention d’Aristote ; plus probablement, elle est aussi vieille que l’homme lui-même. En Grèce, elle est largement dominante. Mais elle y acquiert une autorité nouvelle au -IVe siècle, autorité qu'elle doit moins à la philosophie d’Aristote, qu’à des conséquences inattendues des conquêtes de celui qui fut son élève : Alexandre le Grand (-356 - - 323).

Empire_alexandreCes conquêtes s’étendent jusqu’à l’Inde (voyez la carte à gauche) et donnent lieu à d’intenses échanges culturels entre l’Asie et l’Europe, échanges qui perdureront longtemps après la mort d’Alexandre, dans ce qu’on appellera plus tard le monde hellénistique [1]. Or, au contact des Chaldéens (c’est-à-dire des habitants de la région de Babylone), les Grecs découvrent un art élaboré de divination par les astres, pratiqué là depuis, au moins, le début du -IIe millénaire. Beaucoup d’entre eux sont très admiratifs et font la promotion de cette "science" en Europe.

Bateau_pytheasD'autre part, lorsque les soldats d’Alexandre arrivent en -327 à l’embouchure de l’Indus (qui se déverse en mer d’Oman, c’est-à-dire dans l’Océan Indien), ils découvrent un phénomène qui allait donner plus tard un poids singulier aux thèses des astrologues : les marées. Elles sont d’une faible ampleur en Méditerranée, et les savants grecs (notamment Aristote) les tenaient jusque-là pour un épiphénomène sans grand intérêt. Dans l’Océan Indien, elles sont d’une toute autre envergure… Toujours autour du -IVe siècle, deux Grecs en observent aussi sur les rives de l’Atlantique : Euthymène (sur les côtes africaines), puis Pythéas (sur les côtes anglaises). Tous deux sont originaires de Marseille. (Oui, notre Marseille à nous. N’oublions pas que Marseille a été fondée par des Grecs ! A droite, une reconstitution du bateau de Pythéas).

Pythéas attribue la cause des marées à la Lune. Au siècle suivant, le grand savant grec Eratosthène (-276 - -194) reprend ses observations et tire les mêmes conclusions. On sait cela par les écrits du géographe Grec Strabon (-57 - 21), qui rapportent d’ailleurs que des contemporains d’Eratosthène lui ont reproché d’accorder trop de confiance aux allégations de Pythéas. Les Marseillais avaient déjà une petite réputation de galéjeur, dirait-on… Mais Pythéas avait raison et les savants grecs finissent par se convaincre du rôle de la Lune dans les marées.

Tout le monde, bien sûr, connaît par ailleurs l’effet du Soleil sur la nature… Dès lors, pourquoi les autres astres, Mercure, Vénus, Mars, Saturne, n’auraient-ils pas eux aussi, comme la Lune et le Soleil, leur influence propre ?… Et pourquoi celle-ci ne pourrait-elle être identifiée et prédite par une science suffisamment avancée, comme le prétendent les Chaldéens ?…

Laboratoire_alchimieVoilà les questions qui trottent dans la tête des savants grecs au -IIIe… Le doute s’insinue et le virus de l’astrologie se répand, pour contaminer au fil des siècles les autres sciences. Ainsi émerge l’alchimie : on attribue (probablement là encore une influence chaldéenne) une influence particulière de chaque astre sur certains métaux ; le Soleil sur l’or, la Lune sur l’argent, Saturne sur le plomb, Mercure sur le… mercure, etc. La recherche de la fameuse pierre philosophale, celle qui transforme le plomb en or, commence à obséder les savants. Même ascendant de l’astrologie en médecine : le médecin grec Galien (131 – 201) constate-t-il que certaines maladies connaissent une alternance de périodes de rémissions et de périodes d’aggravation ? On conclut aussitôt que c’est dû à la cyclicité des mouvements célestes, et qu’il est nécessaire de connaître l’horoscope détaillé du patient pour lui administrer ses médicaments au meilleur moment.

EpicureAu début de notre ère, rares sont ceux qui, comme les disciples du philosophe Epicure (-341 – -270, ci-contre à droite), doutent d’une influence réelle des planètes. La frontière se situe plutôt entre ceux pour qui cette influence est totale et fatale (tout ici-bas dépend des astres, et ne dépend que d’eux), ainsi les adeptes de la philosophie stoïcienne la plus stricte ; et ceux pour qui elle est seulement partielle ou évitable (ses effets sont limités à une certaine catégorie de phénomènes, et peuvent parfois être contrecarrés).

Les premiers – les fatalistes - s’attirent un certain nombre de railleries, ainsi celles d’un certain Favorinus d’Arles (90-150, oui, notre Arles à nous) : «Mais parce que la marée de l'Océan correspond au cours de la Lune, nous faudra-il croire que l'affaire de tel particulier qui plaide contre des riverains pour une question de conduite d'eau ou contre son voisin pour un procès de mur mitoyen, que cette affaire, disons-nous, est menée par le ciel comme à l'aide de rênes ? C'est trop idiot et trop absurde.»

Et puis, le fatalisme complet est tout de même assez déprimant. Ainsi, le stoïcien Chrysippe (-281 – -205) défend l’art de la divination et professe que les destinées humaines sont immuablement régies par les astres. Mais à quoi bon connaître le futur, si de toute façon on n’y peut rien changer ? Où est la liberté si tout est écrit d’avance ? Chrysippe s’efforce donc de ménager une certaine contingence (c’est-à-dire une part de liberté, ou de hasard) dans son système, mais il ne convainc pas : Cicéron (-106 – -43) trouve tout cela passablement tiré par les cheveux, quant à Alexandre d’Aphrodisias (IIe-IIIe s.) il rembarre sèchement Chrysippe : prétendre concilier le fatalisme avec la liberté, écrit-t-il, «n’est-ce pas plaisanter dans des raisonnements où la plaisanterie n’est pas de mise ?».

SaintaugustinLes chrétiens seront des adversaires résolu du fatalisme astral. En effet, c’est Dieu qui meut les planètes ; mettre les destinées humaines sous leur dépendance, c’est donc, en bout de course, rendre Dieu responsable de toutes les actions commises par les hommes… y compris les mauvaises, ce qui est contradictoire avec son infinie bonté. Le théologien et évêque Augustin (354 – 430, ci-contre à gauche), notamment, combattra donc ce fatalisme, et donnera à cette occasion plusieurs arguments de bon sens contre les horoscopes. (Notons que la doctrine de saint Augustin laisse malgré tout peu de place au libre arbitre, notamment quand on la compare à celle d’autres théologiens : c’est qu’en matière de liberté, habiller l’homme, c’est déshabiller Dieu… L’équilibre est délicat à trouver.).

L’attitude de l’Eglise catholique vis-à-vis de l’astrologie sera mitigée durant tout le Moyen-Age. Tolérée, et même enseignée, lorsqu’elle n’est pas fataliste et n’entame pas le libre arbitre, elle sera condamnée sans relâche dans le cas inverse. C’est le sens, notamment, de deux arrêts rendus par l’évêque de Paris Etienne Tempier en 1270 et 1277.

Isaac_newtonA partir du XVIIe, l’astrologie ne cesse de reculer. Ce ne sont plus les astres, mais les sciences physiques modernes qui semblent alors mettre en péril le libre arbitre, en soumettant la nature, et en particulier les humains, à des lois physiques implacables. Cela commence au début du XVIIe avec la loi sur la chute libre de Galilée ; en 1687, ce sont les lois sur la gravitation universelle de Newton (1687, ci-contre à droite), qui auront une influence extraordinaire sur le cours des idées en occident ; au XIXe, les lois de l’électromagnétisme… Werner_heisenberg_2Le déterminisme [2], version moderne et scientifique du fatalisme, a le vent en poupe. Mais celui-ci semble tourner dans les années 1920, lorsque les physiciens de l’atome introduisent des probabilités, et donc une part de hasard, dans les principes d'une mécanique aux équations jusque-là parfaitement déterministes : c'est le "principe d'incertitude" posé par Heisenberg (ci-contre à gauche) en 1927. Certains théologiens croient y trouver un fondement au libre-arbitre… Le débat sur le libre arbitre n'est pas près d'être clos.


[1] le monde hellénistique : cette expression désigne la région de l’Orient marquée par la culture grecque après sa conquête par Alexandre le Grand, pendant la période qui s'étend de la mort de celui-ci (-323) aux conquêtes romaine (Ie s).
[2] déterminisme : «doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements, et en particulier les actions humaines, sont liés et déterminés par la totalité des événements antérieurs» (Dictionnaire "Le Robert")

Sources :
- Les tomes 2 et 8 du «Système du Monde» de Pierre Duhem, disponibles sur Gallica, bibliothèque numérique en ligne de la BNF.
- «Les Génies de la Sciences», no 27, mai-juillet 2006, titré «Planck, la révolution quantique».
- Le «Dictionnaire culturel en langue française» (éd. Le Robert), article «astronomie/astrologie».

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 8 – La Grande Année.

L'astronomie durant l'Antiquité : 6 – Aristote et le "Premier moteur"

Cet article est le sixième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

SystemesolairemapOn a dit dans un article antérieur que le philosophe grec Aristote (-384 – -322) avait divisé la recherche théorique en trois sciences, à étudier séparément : les mathématiques ; la théologie (science du divin) ; et la physique, science de la nature, qui occupe une grande partie de son œuvre.

AristoteDans ce contexte, Aristote distingue implicitement deux branches dans l'astronomie :
- une (chère à son maître Platon) qui décrit mathématiquement les mouvements des astres. Celle-ci ressortit au genre des mathématiques.
- et une autre, complémentaire, qui entend trouver la cause de ces mouvements en s’intéressant plus globalement à la structure de l’univers et à la matière qui le constitue. Celle-ci ressortit au genre de la physique.

Les trois sciences principales - mathématiques, théologie, physique - ne sont pas parfaitement étanches et on a pu voir dans un autre article qu'Aristote pensait, avec Platon, que l'astronomie "mathématique" entretenait un rapport très étroit avec la théologie ; et qu'on connaîtrait mieux les dieux si l’on parvenait à décomposer les mouvements compliqués des astres (qui sont divins) en mouvements simples.

Quant au deuxième type d'astronomie, l'astronomie "physique", a-t-elle, elle aussi, une adhérence avec la théologie, pour Aristote ? Autrement dit, est-ce que Dieu, ou les dieux, y joue(nt) un rôle ?

Oui. Significativement, c’est au terme de son ouvrage "La Physique" qu’Aristote introduit le sujet, qu’il développe ensuite dans un autre livre, "La Métaphysique".

Donnons quelques grands traits de la physique d’Aristote. Elle est pour lui la science des changements. Ils sont de quatre types (Aristote adore faire des classements) :
- le changement de lieu (le déplacement dans l’espace, autrement dit) ;
- le changement de qualité (c’est-à-dire, de couleur, d’odeur, de température…) ;
- le changement de quantité (c’est-à-dire, le grossissement, la diminution) ;
- la génération et la destruction (c’est-à-dire, le passage à la vie et à la mort).
Tout cela est bien sûr très qualitatif.

Le changement de lieu a la primauté sur les autres, en particulier dans l’ordre des causalités, nous dit Aristote. Par exemple, pour qu’un corps devienne chaud (changement de qualité), il faut qu’il se soit d’abord rapproché (changement de lieu) d’un corps chaud. D’accord, mais il faut bien qu’il ait été généré, avant cela ? Oui, répond Aristote, mais là encore, un changement de lieu doit être à l’origine de cette génération. D’ailleurs, précise-t-il, les astres existent de toute éternité (Aristote n'avait bien sûr jamais entendu parler du "Big Bang" !), il est donc faux de croire que tout commence nécessairement par une génération.

Une autre idée maîtresse d’Aristote, qui gouverne toute sa physique, est qu’une substance donnée (qu’elle soit animale, végétale, minérale) ne peut pas se changer elle-même : il y a nécessairement quelque chose d’externe qui est la cause du changement. Un corps froid ne peut pas se donner à lui-même de la chaleur, par exemple : il faut qu’il l’ait reçue d’un autre corps. Un animal ne peut se donner le mouvement sans que des aliments externes ne lui en ait donné la force, etc.

Lorsqu’une chose change, il y a donc forcément une autre chose qui est la cause de ce changement. Pour que cette deuxième chose ait agi ainsi, il faut qu’une troisième encore, etc. Ainsi fonctionne la nature. Mais à l’origine de tous ces changements, qu’y a-t il ?

Ce qui va animer l’ensemble de la nature, ce sont nécessairement des corps affectés eux-mêmes uniquement du changement primaire, le changement de lieu. Et celui-ci devra être éternel, puisque la nature connaît, sans fin, des changements. Donc à l’origine de tous les changements qui se produisent sur terre, il y a des corps inaltérables, indestructibles, existant de toute éternité et éternellement en mouvement : les astres, bien entendu…

La physique d’Aristote vient de donner là à l’astrologie (c'est-à-dire, l'art de la divination par les astres) son premier fondement «scientifique» (en y mettant de gros guillemets : l’astrologie n’est pas une science, et la physique pratiquée par Aristote l’est bien peu, du point de vue méthodologique en tout cas).

Moteur_dieselMais on n’est pas encore tout-à-fait arrivé au premier terme de la série des causalités : qu’est-ce qui meut les astres à leur tour ?… On redoute que ce soit sans fin. Il faut bien s’arrêter à un moment, non ?

C’est exactement ce que dit Aristote dans sa "Physique" (la formule deviendra célèbre) : "Il faut bien s’arrêter" (en grec, "ἀνάγκη στῆναι", "anagkê stênaï"). Il pose donc l’existence d’un "premier moteur" (c’est son expression), qui meut sans lui-même être mû. C’est lui qui meut les astres.

GildaOn pense à un bon gros Diesel mais ce n’est pas cela : ce premier moteur n’agit pas par contact – sans quoi, dans la logique d’Aristote, il faudrait lui supposer un autre moteur à son tour. Non, il fait mouvoir les astres parce qu’il est désiré par eux ; ce qui ne lui réclame aucun effort, et ne nécessite donc aucun moteur tierce. Il ressemblerait donc plutôt à Rita Hayworth dans «Gilda», ou à Kim Wilde période «Kids in America».

Sauf que le Premier Moteur est nécessairement immatériel. S’il était matériel, ses dimensions seraient infinies, pour être en rapport avec la puissance infinie qu’il faudrait déployer pour déplacer des astres pendant une durée infinie. Or dans la nature, rien ne peut être de dimensions infinies (Aristote s’en explique ailleurs dans sa "Physique") et l'univers est lui-même de taille finie.

Par ailleurs, pour être ainsi aimé des astres, il doit être parfait : le Premier moteur est donc le bien suprême ; il est l’intelligence à l’état pur. (On voit qu’on est maintenant clairement sorti du champ de la physique, c’est-à-dire de l’étude de la nature telle qu’on l’observe, et rentré dans celui de la métaphysique, c’est-à-dire dans la pure spéculation sur des entités abstraites.).

MaimonideSubstance immatérielle et parfaite ; bien suprême et intelligence pure dignes d’un amour sans limite : c’est beaucoup pour Rita Hayworth et Kim Wilde, mais cela ressemble à s’y méprendre à un être en lequel les théologiens de la fin du Moyen-Age, infatigables commentateurs d’Aristote, se plairont à reconnaître l’objet de leur étude : Dieu…

Ces théologiens sont aussi bien musulmans (comme Averroès, 1126-1198), juifs (comme Maïmonide, 1135-1205, ci-contre à gauche une statue de lui à Cordoue), que chrétiens (comme Thomas d’Aquin, 1225-1274).

Saint_thomas_et_les_docteursCe sont les Arabes, et notamment Averroès, qui ont au Moyen-Âge remis à la mode la physique et la métaphysique d’Aristote. Celles-ci reçoivent d’abord un accueil mitigé dans les universités chrétiennes, mais leur ascendant y devient bientôt sans égal. La "Somme contre les Gentils" (1265), le grand œuvre de Thomas d’Aquin, a ainsi pour objet de concilier la philosophie d’Aristote avec l’enseignement des Evangiles, la raison avec la foi ; elle est encore aujourd’hui un pilier du dogme catholique. (Dans le tableau ci-contre à droite, saint Thomas d'Aquin - le «docteur angélique» comme l'a surnommé le clergé - enseigne sa doctrine aux plus hautes autorités de l’Eglise.).

AverroesCitons pour finir Averroès (ci-contre à gauche), un fan particulièrement inconditionnel d’Aristote :

«[Aristote] a fondé et achevé la Logique, la Physique et la Métaphysique. Je dis qu'il les a fondées, parce que tous les ouvrages qui ont été écrits avant lui sur ces sciences ne valent pas la peine qu'on en parle, et ont été éclipsés par ses propres écrits. Je dis qu'il les a achevées, parce qu'aucun de ceux qui l'ont suivi jusqu'à notre temps, c'est-à-dire pendant près de quinze cents ans, n'a pu rien ajouter à ses écrits, ni y trouver une erreur de quelque importance.» [1]. Rien que ça…


[1] Préface du «Commentaire à la "Physique"». Rapporté par Pierre Duhem, «Système du monde» tome 2 p139. Jacques Le Goff («Les intellectuels au Moyen-Âge» p121) attribue pour sa part cette phrase à Siger de Brabant (XIIIe s.), disciple d’Averroès.

Sources :
- Les tome 1 et 2 du «Système du Monde» de Pierre Duhem, disponible sur le site de la bibliothèque numérique de la BNF.
- «Aristote», David Lefebvre, collection «Les textes essentiels», chez Hachette.
- La "Physique" d’Aristote, accessible sur le site de Philippe Remacle.
- "On generation and corruption", Aristote, chapitres II,10 et II,11.

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 7 – L’astrologie.

L'astronomie durant l'Antiquité : 5 – Les deux sciences physiques

Cet article est le cinquième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

Systeme_solaireOn a vu dans des articles antérieurs que la recherche astronomique prônée par Platon (-429 - -348) marque la première tentative d’utilisation des mathématiques pour décrire les phénomènes naturels. On lui doit les premiers modèles prédicitifs, ceux d’Hipparque (-190 - -120) et de Ptolémée (90-168). A ce titre, naissent avec elle les sciences physiques modernes.

On a vu ensuite que Platon plaçait cette recherche dans un contexte religieux : le savant qui découvrira les lois mathématiques immuables, d’origine divine, qui régissent les mouvements des astres, aura levé un coin du voile sur un monde divin, immobile et parfait : le monde de l’“Être”, qui existe séparément de notre monde sensible…

Hum, pas si moderne que ça, Platon, finalement : cette collusion entre science et religion montre qu’il y avait encore du chemin à parcourir. De fait, la science physique va longtemps «se chercher».

Le mélange des genres pratiqué par Platon n’était pourtant pas un fait inévitable, même en ces temps reculés. Ainsi, deux siècles avant Platon, autour du -VIe siècle donc, d’autres philosophes (par exemple, Thalès), qu’on appelle ioniens ou milésiens (parce qu’ils vivaient autour de Milet, en Ionie, c’est-à-dire dans l’actuelle Turquie), n’avaient pas ressenti la nécessité d’introduire des dieux pour tenter d’expliquer les phénomènes naturels ; ils n’expliquaient la nature que par elle-même.

AristoteAristote (-384 - -322, ci-contre à droite), élève de Platon, ne va pas si loin que les Ioniens : il croit en fin de course à l’intervention des dieux. Mais il aime à penser (pas entièrement à tort) qu’il est plus rigoureux que son illustre maître et propose d’organiser la recherche selon trois voies distinctes plutôt que de tout mélanger. Il y a :
- la théologie, c’est-à-dire la "science" des choses divines ;
- les mathématiques ;
- et la physique, science de la nature, à laquelle il consacre plusieurs volumes.
Pour Aristote, ces sciences peuvent et doivent être étudiées séparément.

Ce qui est intéressant, c'est que la frontière que trace Aristote entre mathématique et physique n'est pas la même qu'aujourd'hui ; ce n'est pas qu'une affaire de vocabulaire, et l'on va voir qu'au contraire cela révèle une interrogation de fond de la recherche scientifique.

Le périmètre qu'Aristote - après Platon - assigne aux mathématiques est très étendu et empiète largement sur ce qui, de nos jours, ressortirait aux sciences physiques. Ainsi, Aristote distingue implicitement deux branches dans l'astronomie :
- l'une qui vise à déterminer mathématiquement les trajectoires des astres (c'est celle, on l'a vu, de Platon) ;
- l'autre, qui a pour objet la structure matérielle de l'univers.
Cette distinction est encore valable aujourd'hui : on parlerait d'une part d'astrométrie, et d'autre part de cosmologie. Mais ce qui est remarquable, c'est que ces deux branches appartiennent toutes deux aux sciences physiques de nos jours, quand pour Aristote, la première ressortit aux mathématiques, tandis que la deuxième ressortit à la physique. Platon nous invitait ardemment, on l'a vu, à l'étude de la première ; mais pour lui la deuxième n'était pas une science : parler de 'science de la nature' aurait pour lui été antinomique, la matière étant trop incertaine et instable pour que la nature soit un objet d'étude valable.

La différence de méthode entre Platon et Aristote lorsqu'il s'agit de traiter de la structure de l'univers est révélatrice. Platon présente dans son 'Timée' un mythe, c’est-à-dire un récit de la création du monde qui recourt aux dieux, et qui est exprimé dans un style souvent très ésotérique. Comme si, au fond, pour Platon, un tel sujet n'offrait pas de prise au travail de la raison. Pour Aristote, c'est au contraire un sujet que peuvent étudier les savants et il est du ressort du physicien. Aristote choisit ainsi dans son 'Traité du Ciel' d’exposer un argumentaire construit, basé sur des hypothèses inspirées de l’observation de la nature.

Quant au fond, pour Aristote, il n’est pas question d’un chimérique monde de l’Être : il n’existe qu’un seul monde, le monde sensible, c’est-à-dire celui qu’on perçoit avec nos cinq sens ; c’est ce monde, notre monde, qu’il faut étudier, et c'est là l’objet de la physique. L'image ci-dessous illustre ce propos ; elle est un détail fameux du tableau 'l'Ecole d'Athènes', peint par Raphaël en 1511. Platon (à gauche) pointe le doigt vers le ciel, comme pour inviter à découvrir les réalités supérieures du monde de l'Être. Aristote (à droite) semble lui dire : "Doucement : c'est ici que ça se passe..."

Ecole_d_athenes

Bien. En résumé, Platon bornait le champ de la recherche scientifique à l'étude du mouvement des planètes. Aristote, lui, ne lui fixe pas de limite : tout est digne d'étude et la terre, elle aussi, a ses lois qu'il nous appartient de découvrir. Son projet rend donc possible les sciences modernes telles que la physique des solides, la chimie, la biologie...

Résumons encore : Platon est dépassé, Aristote est moderne. Vraiment ?

Hmm. En fait, il n’est pas sûr qu’on y a gagne au change. La physique d’Aristote est très proche de la métaphysique, c’est-à-dire qu’elle est trop qualitative et repose souvent sur des hypothèses invérifiables. Platon recourt certes aux dieux dans son 'Timée', mais il ne prétend pas proposer autre chose qu’un récit vraisemblable (il le dit lui-même).

Par exemple, Platon prétend que les mouvements des astres sont des compositions de mouvements circulaires, parce que ceux-ci lui paraissent plus dignes des dieux par leur harmonieuse simplicité. Aristote ne dit pas autre chose, mais il entend en outre le prouver par des explications "physiques" : il s’acharne à démontrer que le mouvement circulaire est le seul qui puisse être sans fin (pour l’accorder avec la course éternelle des astres) ; il suppose également que les planètes sont faites d’un élément, l’éther, doué de la propriété de tourner en rond à l’infini. Aristote «démontre» de même que… la Terre est au centre de l’univers, et que celui-ci est de dimension finie et borné par une sphère cloutée d’étoile.

Traite_du_cielCette «physique»-là peut prêter à sourire. La solidité apparente des arguments d’Aristote leur donnera pourtant une autorité extraordinaire jusqu’au XVIIe siècle. D’autant que certains d’entre eux sont sans faille : dès le quatrième siècle avant J.-C., Aristote donne ainsi plusieurs preuves correctes de la rotondité de la Terre dans son Traité du ciel. (Ci-contre à gauche, une page d'une traduction latine du XIIIe de ce traité.). Grâce à Aristote, il n'y avait plus personne au Moyen-Âge, parmi les lettrés du moins, pour croire que la Terre était plate, contrairement à ce qu’on dit parfois !

PtolemeeCette nouvelle science laisse tout de même dubitatifs certains savants dès l’antiquité. L’astronome Ptolémée (90 - 168, ci-contre à droite) vante les mathématiques, mais il met la physique (telle que la conçoit Aristote) et la théologie dans le même sac des sciences incertaines, lorsqu’il les déclare «objets de conjecture plutôt que de connaissance scientifique ; ce qui est théologique, parce qu'il échappe absolument à la vue et au toucher ; ce qui est physique, par suite du caractère inconstant et caché de la matière ; en sorte que, par là-même, on doit perdre tout espoir que ceux qui philosophent parviennent à mettre d'accord leurs opinions touchant ces sciences». Ptolémée entend ici se borner au plan que Platon assigne au savant : rendre compte mathématiquent des mouvements des planètes. Il donne d’ailleurs le titre suivant à son grand ouvrage d’astonomie : 'La grande composition mathématique. (Ce dernier est plus connu aujourd’hui sous le nom d’ 'Almageste').

On retrouvera ce débat au cours des siècles, opposant une science physique qui vise à décrire les phénomènes naturels à l’aide de l’outil mathématique, et une autre qui veut aller au-delà et entend en outre les expliquer en formulant des hypothèses sur la matière, sur l’espace, etc. Ainsi au XVIIe siècle on peut rattacher Descartes à ce deuxième courant, et Newton au premier. (cf cet article du Médiévaliste à ce sujet). Descartes expose dans ses 'Principes de philosophie' (1644) une physique qui repose sur des hypothèses invérifiables sur la matière et qui n’a aucune capacité prédictive. Newton, lui, ne formule pas d'hypothèse de cette sorte, mais donne en revanche les lois mathématiques auxquelles obéissent les mouvements des corps solides, dans ses "Principes mathématiques de philosophie naturelle" (1687).

La cause paraît donc entendue :
- il y a d’un côté une science physique un peu illuminée, celle du «pourquoi», qui forge des hypothèses fantaisistes pour expliquer tout ce qui se passe dans la nature ; «science» qui semble avoir pour principale vocation d’occuper les philosophes férus de métaphysique, Aristote et Descartes en tête. (C'est la "physique" proprement dite dans la terminologie d'Aristote).
- et de l’autre une science physique sérieuse, utile, celle du «comment», celle des "vrais" savants comme Ptolémée ou Newton, et qui se concentre sur un objectif précis : modéliser mathématiquement les phénomènes qu’on observe dans la nature, pour pouvoir les prédire et, autant que possible, les maîtriser. (Ce sont les "mathématiques" dans la terminologie d'Aristote).

Ernst_machCette science physique «sérieuse», on l’appelle 'descriptionniste' ou 'positiviste' à la fin du XIXe siècle, et elle est alors considérée comme la seule valable par tous les grands physiciens, notamment les savants Mach (1838-1916, ci-contre à gauche) ou Kirschhoff. Leur crédo : toutes les hypothèses doivent pouvoir être vérifiées par l’observation. Le reste, c’est de la métaphysique ou de la religion ; mais pas de la science.

Max_planck_3Or au début du XXe siècle, pour rendre compte du résultat de certaines expériences, des physiciens comme Rutherford, Planck, Einstein ou Bohr font le postulat de l’existence de l’atome et tentent de définir sa structure. Ce sera la grande aventure de la mécanique quantique. Mais personne n’a jamais «vu» un atome… Mach s’insurge dans une lettre ouverte à Planck : «Si la foi en la réalité des atomes vous tient si fondamentalement à cœur, je souhaite ne plus rien avoir à faire avec la philosophie des physiciens». Réponse de Planck (1858-1947, ci-contre à droite) : «En aucun cas on ne peut éliminer tous les éléments métaphysiques de l'épistémologie de la physique». Autrement dit, pour Planck, il faut aller au-delà de ce qui est directement constaté par les sens, pour faire avancer la science physique… L’histoire lui a en l’occurrence donné raison. Gageons pourtant que le débat entre 'positivistes' et 'métaphysiciens' n’est pas terminé…


Sources :
- Le «Système du Monde» de Pierre Duhem, T1.
- «Histoire de la Philosophie Occidentale», J.-F. Revel, chapitre 1.
- «Les Génies de la Sciences», no 27 de mai-juillet 2006, titré «Planck, la révolution quantique» (passionnant !).
- La Physique d’Aristote, livre VIII ch 12 à 14.
- «Traité du Ciel» d’Aristote, chez Garnier-Flammarion, et notamment la précieuse introduction de Pierre Pellegrin.

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 6 – Aristote et le "Premier moteur".

L'astronomie durant l'Antiquité : 4 – Platon et l'Invisible

Cet article est le quatrième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

Systeme_solaire1Voilà quelques articles maintenant que le Médiévaliste consacre à l’histoire de l’astronomie dans l’Antiquité. Il serait peut-être temps de se demander pourquoi les savants d’alors se sont tant investis dans cette science : Pythagore (-VIe s.), Eudoxe de Cnide (première moitié du –IVe s.), Callipe de Cyzique (deuxième moitié du –IVes.), Hipparque (-IIe s.) ou Ptolémée (+IIe s.), pour ne citer que les plus importants. Donc : à quoi bon l'astronomie ?

PlatonLa question n’est pas triviale, Platon (-429 - -348, cf ci-contre dans une représentation du peintre Raphaël au XVIe) la pose dans son ouvrage "La République". Comme toujours dans son oeuvre, elle est traitée sous la forme d’un dialogue.

Le schéma standard de ces dialogues est le suivant : Socrate, qui ne paie pas de mine mais en connaît un rayon, discute d’un sujet d’importance avec un type (dans tous les sens du terme) plein d’idées toutes faites. Socrate conduit son interlocuteur au doute par quelques questions bien orientées ; celui-ci revoit de fil en aiguille ses positions, avant de se ranger finalement à une opinion étonnament proche de celle de Platon, c’est-à-dire en général assez réac. (Notons au passage que les spécialistes doutent fortement que Platon nous restitue fidèlement l'enseignement de Socrate, son maître : plus probablement il s'est servi d'une figure emblématique pour faire passer ses propres idées. Mais comme le vrai Socrate (-469 - -399) n'a laissé aucune trace écrite, il est difficile d'avoir des certitudes.).

En l’occurrence, c’est un certain Glaucon qui joue le rôle du faire-valoir. On est au livre VII de la "République", Socrate vient de lui asséner son fameux mythe de la caverne et il n’est déjà plus bien frais.

SocrateLa conversation roule maintenant sur les sciences qu’il convient d’étudier pour devenir un philosophe accompli. Socrate (ci-contre à gauche) :
- Et après l’étude de la géométrie, ne placerons-nous pas celle de l’astronomie ? Qu’en penses-tu, Glaucon ?
L’autre ne se méfie pas et répond :
- Je le pense ; car la connaissance exacte des saisons de l’année, des mois, des années n’est pas seulement utile à l’agriculture et à la navigation ; elle convient encore aux fonctions de celui qui gouverne.
Socrate le rembarre aussi sec :
- Je te trouve bon ; tu m'as tout l'air de craindre que le vulgaire ne te soupçonne d'imposer des études inutiles.
Est-ce qu’un homme de qualité a des visées aussi bassement pratiques que l’agriculture ou la navigation ! Encore un qui finira travailleur manuel, tiens.

Mortifié, le pauvre gars tente une seconde sortie un peu plus tard :
- Mais comme tu m'as reproché tout à l'heure de faire un éloge maladroit de l'astronomie, je vais la louer maintenant d'une manière conforme au point de vue sous lequel tu l'envisages. Il est, ce me semble, évident pour tout le monde qu'elle oblige l'âme à regarder en haut et à passer des choses d'ici-bas aux choses du ciel.

A-t-on jamais vu pareil nigaud ! Ainsi, il suffirait de rester le nez en l’air à contempler rêveusement les étoiles pour devenir philosophe ! Socrate l’achève :
- Ma foi ! elle ne manque pas d'audace ta conception de l'étude des choses d'en haut ! Tu as l'air de croire qu'un homme qui regarderait les ornements d'un plafond la tête penchée en arrière, et y distinguerait quelque chose, userait, ce faisant, de sa raison et non de ses yeux !

Et il complète ainsi :
- Peut-être, après tout, est-ce toi qui en juges bien et moi sottement ; mais je ne puis reconnaître d'autre science qui fasse regarder en haut que celle qui a pour objet l'être et l'invisible […]. On doit considérer les ornements du ciel comme les plus beaux et les plus parfaits des objets de leur ordre, mais, puisqu'ils appartiennent au monde visible, ils sont bien inférieurs aux vrais ornements, aux mouvements selon lesquels la pure vitesse et la pure lenteur, dans le vrai nombre et toutes les vraies figures, se meuvent en relation l'une avec l'autre, et meuvent ce qui est en elles ; or ces choses sont perçues par l'intelligence et la pensée discursive et non par la vue; ou peut-être crois-tu le contraire ?
- Nullement, répond Glaucon, penaud.

L’astronomie a donc deux intérêts. Premièrement, elle forme l’apprenti philosophe, qui en se livrant à l’étude des mouvements des astres apprend à se servir de sa cervelle davantage que de ses yeux. Ce benêt de Glaucon en a bien besoin. Deuxièmement, et surtout, c’est par elle qu'il percevra l’invisible, c'est-à-dire, la réalité qui se cache derrière les apparences ; la seule vraie réalité pour Platon, une réalité intemporelle , immuable, qu’il appelle encore l'"Être" : un monde figé dans une divine perfection... Certes, nous dit Platon, les courbes énigmatiques que dessinent les planètes dans le ciel nous émeuvent, un artiste n’en dessinerait pas de plus belles ; mais leur beauté est bien supérieure encore lorsqu’on les voit avec les yeux de l’intelligence, c’est à dire lorsqu’on parvient à en comprendre la logique et à les déduire d'une composition de mouvements simples et bien connus. Ces derniers, bien qu'invisibles, sont les vrais mouvements, ceux que produisent réellement les divinités pour déplacer les planètes. (Ces mouvements, pour Platon, sont ceux des sphères homocentriques qu'on a présentées dans un autre article. Le philosophe grec Aristote (-382 - -322), élève de Platon, sera en phase avec son maître sur ce point.). Les connaître, c'est percer des secrets divins ; c'est connaître les dieux, ou tout au moins, commencer à le faire...

Il paraît y avoir là-dessous un orgueil démesuré, celui de s'élever jusqu'aux dieux. Platon s’en justifie ailleurs. Il n’est pas certain, au fond, si les planètes elles-mêmes sont des dieux ou simplement des sortes de statues créées par les dieux, dit-il dans le livre "Epinomide". Mettons même qu’il ne s’agisse que de statues et non pas des dieux eux-mêmes : elles en restent au moins les symboles, les icônes. Or une étude seulement superficielle des mouvements des planètes nous amènera souvent à tirer des conclusions erronées ; par exemple, un effet d’optique nous fera faussement croire que telle planète va plus vite que telle autre… Le dieu de cette planète ne se vexera-t-il pas ? «Assurément, il ne sera pas agréable aux dieux que nous leur adressions des hymnes où il est faussement parlé d’eux.» ("Les Lois", Platon). L’astronomie prévient contre un tel sacrilège et est, à ce titre, «une belle science et véritable, utile à l’Etat et agréable aux dieux» ("Les Lois" encore).

En février, le Congrès américain a raboté d'un demi-milliard de dollars le budget 2007 de la Nasa proposé par Bush. L’argument «utile à l’Etat» semble avoir fait long feu... Pour 2008, le Médiévaliste propose «agréable aux dieux».


Sources :
- Le Tome 1 du «Système du Monde» de Pierre Duhem, disponible sur la bibliothèque numérique en ligne de la BNF.
- Le livre VII de la République de Platon.

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 5 – Les deux sciences physiques.

L'astronomie durant l'Antiquité : 3 – Ptolémée et les "épicycles"

Cet article est le troisième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

Systeme_solaireOn a vu dans un article antérieur que les savants grecs ont cherché de bonne heure à donner un modèle mathématique à la course des planètes. Il semble que Pythagore (-VIe s.) ait été le premier à s’atteler à la tâche. Mais l’autorité de Platon (-429 - -348) a certainement été décisive pour mobiliser les savants sur ce problème, qu’il a posé ainsi : comment décomposer les mouvements des astres en mouvements circulaires et uniformes (=de vitesse constante) ?

Platon donne là à la recherche astronomique un cadre très contraignant, mais il ne doute pas qu'il y ait une solution. L'idée que la course de chaque planète soit une composition de mouvements élémentaires qui seraient circulaires et uniformes, bénéficiait d'ailleurs d'un large consensus à son époque.

Les lecteurs les plus assidus du Médiévaliste savent (grâce à cet article) qu’Eudoxe de Cnide ( -408 - -347) a fourni le premier système complet qui réponde aux hypothèses de Platon, celui dit des «sphères homocentriques» ; mais ce système souffrait d’une tare sans remède : il plaçait les planètes à une distance fixe de la Terre.

Or une observation attentive du Ciel – même à l’œil nu, comme on était contraint de le faire à l’époque - montre que cela n’est pas réaliste. Vénus ou Mars apparaissent plus brillantes à certaines époques, ce qui ne peut s’expliquer que par leur rapprochement de la Terre. Même la Lune n’est manifestement pas à une distance fixe de la Terre - c’est pourtant le seul astre qui soit satellite de la Terre et non du Soleil, comme on le sait maintenant. L’astronome Sosigène note en effet que son diamètre apparent évolue (dans un rapport de 1 à 12/11, précise-t-il), donc, la distance qui nous sépare d’elle aussi. Sosigène – à qui l’on doit, pour la petite histoire, l’invention de l’année bissextile – vivait au premier siècle avant J.-C. ; mais il tient pour évident (certainement à raison) que, trois siècles plus tôt, Eudoxe ou Aristote (-IVe), connaissaient également les limites du système des sphères homocentriques qu’ils proposaient, et dans lequels ils se seraient donc fourvoyés par paresse ou par idéologie.

C’est sans doute au -IIIe siècle qu’apparaît l’ébauche d’un système alternatif aux sphères homocentriques, un système qui soit propre à rendre compte de la variation de la distance qui sépare une planète donnée et la Terre.

On y conserve le postulat d’une Terre immobile, située au centre de l’univers et autour de laquelle les étoiles effectuent un tour complet en 24 heures. Quant aux planètes, chacune d’elle se déplace sur un cercle dont le centre tourne lui-même autour de la Terre, selon le mouvement suivant :

Epicycle

schéma issu du tome 1 du «Système du Monde» de P. Duhem (1ere partie, chapitre 8)

La planète P tourne à vitesse constante sur un cercle E. Le centre C de celui-ci se déplace lui-même également à vitesse constante sur un cercle D, centré sur T, la Terre. D et E sont propres à la planète P.

Les Grecs inventent un mot pour le cercle E : c’est l’épicycle, du grec 'epi' : 'sur', et 'kuklos' : 'cercle'. Quant au cercle D, on l’appellera plus tard le 'cercle déférent' (du latin 'deferre', 'porter').

Suivant ce modèle, le mouvement apparent d’une planète par rapport à la Terre est alors le suivant (trait bleu) :
epicycle_et_deferent

schéma issu de l'encyclopédie en ligne Wikipédia, article sur les épicycles.

Ce modèle, dit "à épicycles", présente plusieurs avantages.

- Tout d’abord, il est conforme aux hypothèses de Platon : il n’y a là que des mouvements circulaires et uniformes.

- Ensuite, il rend compte du phénomène qui intriguait le plus les grecs : le mouvement rétrograde des planètes, cet effet optique qui nous donne l’impression que les planètes tantôt avancent, tantôt reculent par rapport aux étoiles. (Pour plus de précision sur ce phénomène, on peut lire l'article que lui consacre Wikipédia). Dans le premier schéma donné plus haut, si les vitesses sont bien choisies, quand le point P est proche de T, il paraît reculer ; quand il en est loin, il paraît avancer. Ce que confirme le deuxième schéma (cf la trajectoire de la planète dessinée en bleu).

- Enfin les planètes ne sont plus contraintes d’évoluer à distance fixe de la Terre, ce qui devrait tranquilliser Sosigène. C’est là son principal intérêt par rapport au système des sphères homocentriques, qui répondait déjà aux deux premiers critères.

Mais là encore, les Grecs réalisent rapidement que ce système est insuffisant. Il présente une belle symétrie qu’on n’observe pas dans la réalité, où une planète donnée paraît parfois reculer beaucoup quand elle est dans telle région du ciel, peu quand elle est dans telle autre.

Qu’à cela ne tienne, répondront les Grecs : il n’y a qu’à dire que le cercle déférent D n’est pas centré sur la Terre, mais qu’il est un peu décalé – on dit excentré. De cette façon, l’épicycle E sera tantôt plus proche, tantôt plus loin de la Terre, si bien que les arcs de rétrogradation paraîtront tantôt plus petit, tantôt plus grand...

C’est peut-être le moment de rappeler ici qu’en réalité (mais les Grecs l'ignoraient),
1) les planètes ne tournent pas autour de la Terre mais du Soleil (à part la Lune, si on veut bien l’appeler ‘planète’)
2) leur trajectoire autour du soleil est elliptique, comme dans le schéma ci-dessous.

Ellipse

Schéma extrait du site de l'académie de Dijon.

(La forme (plus ou moins applatie) de l’ellipse, sa taille, son orientation dépendent bien sûr de la planète considérée. Les orbites sont en fait beaucoup plus proches du cercle dans la réalité que dans ce schéma ; le dessinateur de l’Académie de Dijon a ici exagérément aplati l’ellipse, soit à des fins didactiques, soit sous l’empire de la crème de cassis).

Le lecteur devine que le mouvement de chaque planète relativement à la terre – celle-ci décrivant comme les autres une ellipse par rapport au Soleil - est furieusement compliqué, et que les Grecs ne vont pas s’en tirer en déplaçant un cercle.

Hipparque_observant_2Pour le cas simple du Soleil, le modèle à épicycles fonctionne cependant plutôt bien, comme le prouve le grec Hipparque (-190 - -120, en plein travail d'observation ci-contre à gauche). Hipparque est le premier à avoir rendu compte non plus seulement qualitativement, mais aussi quantitativement, du mouvement apparent d’un astre, le Soleil, par rapport à la Terre ; c’est-à-dire que ses calculs permettaient de prédire de façon précise la position du Soleil par rapport aux étoiles, vu de la Terre, à une date dans le futur. Il s’est employé avec moins de succès à résoudre le problème du mouvement de la Lune par rapport à la Terre. Quant aux planètes, il n’a pas pu faire davantage que de prélever puis rassembler méthodiquement des mesures de leurs positions – ce qui témoigne déjà d’une démarche scientifique rigoureuse, qu’il a peut-être inaugurée.

Ptolemee_2Un autre grec, Ptolémée (90 – 168, ci-contre à droite dans une représentation de la fin du Moyen-Âge), complète le travail trois siècles plus tard et détermine les caractéristiques des déférents et épicycles de chaque planète. Pour coller aux apparences, il doit compliquer le modèle initial. Il prend d’abord une liberté avec les hypothèses de Platon, pour mieux expliquer les variations de vitesse apparente des planètes : le centre de l’épicycle (le petit cercle) ne se promène plus à vitesse constante sur le cercle déférent. Pour que sa vitesse angulaire reste constante, ce n’est plus le centre du déférent qu’il faut prendre comme sommet de l’angle, mais un point que Ptolémée invente et qu’on appellera au Moyen-Âge «point équant» (c'est-à-dire qui «égalise»la vitesse).

La course d’une planète donnée ne se décompose donc plus vraiment en mouvements circulaires «et» uniformes, mais plutôt en mouvements circulaires «ou» uniformes… Comme l’écrit Ptolémée avec un pragmatisme qui n’est pas si répandu chez les savants de son époque (ou de toutes les époques ?), «il faut, du mieux que l’on peut, adapter les hypothèses les plus simples aux mouvements célestes ; mais si elles ne suffisent pas, il faut en prendre d’autres qui conviennent mieux».

Le schéma ci-dessous représente ce nouveau modèle.
Epicycle_equant

schéma issu du tome 1 du «Système du Monde» de P. Duhem (1ere partie, chapitre 8)

Dans ce schéma, T est la Terre, D le cercle déférent. Comme on a dit plus haut, ce cercle déférent est excentré, c’est-à-dire que son centre Δ n’est plus confondu avec la Terre.

Le point C, symétrique de T par rapport à Δ, est le fameux point équant. Les deux petits cercles e et ε représentent l’épicycle à deux dates successives. Le centre de celui-ci passe de c en γ entre les deux dates, et dans le même temps le diamètre initialement en [a-b] passe en [α-β]. L’idée du point équant, c’est que c’est la demi-droite C-α-γ-β (et non plus Δ-A-γ-B) qui va balayer le plan à vitesse angulaire constante. La planète elle-même, représentée par le point V, se déplace sur l’épicycle à vitesse constante par rapport au diamètre [α-β]. Quant au cercle E, il est juste là pour compliquer encore un peu le schéma.

Ouf.

C’était là le modèle simple, celui que Ptolémée utilise pour représenter les mouvements de Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Pour Mercure, c’est plus compliqué : cette fois-ci, le cercle déférent n’est plus fixe ; son centre tourne à son tour autour de la Terre, comme dans le schéma ci-dessous.

Excentrique_mobile

schéma issu du tome 1 du «Système du Monde» de P. Duhem (1ere partie, chapitre 8)

Le centre Δ du déférent se déplace à vitesse constante sur un cercle A. Le point equant C, quant à lui, reste immobile. Le point M est la planète Mercure.

Pour la Lune, le schéma est encore un peu différent.

Il faut ajouter enfin que d’autres cercles viennent rendre compte du fait que l’orbite de la Terre et celle d’une planète donnée ne sont pas dans le même plan – autrement dit, tout cela se passe en 3D.

Tous ces cercles paraissent bien vicieux. Mais, on l’a dit, il n’était pas possible de faire simple en partant – comme tous les astronomes à l’époque – de l’hypothèse des mouvements circulaires et uniformes, et en prenant la Terre comme point fixe.

Et simple ou pas, le système de Ptolémée se distingue par ses qualités prédictives exceptionnelles pour l’époque. Il permet par exemple de prévoir les dates des prochaines éclipses. Il propose en outre une méthode pour calculer leurs heures de début et de fin pour un point donné de la Terre.

Ptolémée expose son système dans un livre intitulé "La grande composition mathématique de l'Astronomie". Les Arabes l’appelleront avec respect "Al majesti" (arabisation du superlatif grec 'megistos', 'le plus grand') ; ce que les savants du Moyen-Âge transformeront en "Almageste". Encore aujourd’hui, c’est sous ce nom d’Almageste qu’on désigne le plus souvent l’ouvrage.

L’Almageste restera la référence jusqu’au début du XVIIe siècle. Cependant, au fil des siècles, le système de Ptolémée est constamment enrichi, ou plutôt alourdi, afin d’en améliorer la précision. Les astronomes sont contraints d’ajouter des épicycles aux épicycles, puis des épicycles aux épicycles des épicycles, etc, sans que le système semble jamais devoir converger ; Johannes_kepler_1610ils n’ont pas d’ordinateur pour effectuer tous ces calculs et ils n’en peuvent plus. Tant de complexité finira par paraître suspecte aux plus curieux d’entre eux.

C’est l’astronome allemand Kepler (ci-contre à gauche) qui sonnera en1609 le glas du modèle à épicycles, en en proposant un autre beaucoup plus simple et beaucoup plus exact : les planètes tournent autour du Soleil (idée émise par le polonais Copernic en 1543), et surtout leur orbite est elliptique.


Sources :
- Tome I du «Système du Monde » de Pierre Duhem, qu’on peut récupérer (format pdf) sur le site de la bibliothèque numérique de la BNF.
- L'histoire des éclipses proposée par l'IMCCE (Institut de Mécanique Céleste et de Calcul des Ephémérides).

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 4 – Platon et l'Invisible.

L'astronomie durant l'Antiquité : 2 - Eudoxe et les "sphères homocentriques"

Cet article est le deuxième d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité. Le premier est ici.

SystemesolairemapOn a dit dans une note antérieure que Platon (-431 - -348) avait donné le coup d’envoi de l’astronomie moderne. En effet, Platon n’acceptait pas l’idée que les mouvements des planètes soient aléatoires, comme le supposait l’étymologie ('planètès astèrès' = 'étoile errante' en grec) ; selon lui, ils devaient au contraire obéir à des lois mathématiques, qu’il invitait les savants à découvrir.

L’intuition de Platon était juste. Même si elle était avant tout guidée par des principes théologiques : pour Platon comme pour la plupart des grecs (mais pas tous !), les planètes sont des êtres divins. Les Grecs, comme les babyloniens avant eux, leur ont d’ailleurs donné des noms de dieux (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne pour les Grecs). Or il ne sied pas à la dignité d’un être divin qu’il erre sans logique dans le ciel, comme un grain de poussière au soleil…

Plus encore, selon Platon, la course de chaque planète doit nécessairement pouvoir être décomposée en mouvements circulaires et uniformes. Circulaires, car le cercle est la forme la plus parfaite, la seule qui convienne à la divinité ; uniformes (c’est-à-dire de vitesse constante) car, là encore, la constance est un signe de perfection (ce sont les hommes qui, avec l’intempérance qu’on leur connaît, changent d’avis tout le temps : pas les dieux !). Platon considère en outre que la Terre est au centre de tous ces mouvements (opinion la plus largement partagée alors).

Ces hypothèses ne vont pas faciliter la tâche des astronomes : dans la réalité, comme on le découvrira bien plus tard (au XVIIe s.), les mouvements sont elliptiques et non circulaires ; et ils s'effectuent autour du Soleil et non de la Terre ! Platon propose cependant un modèle qui souscrive à ses hypothèses. Il l'a probablement emprunté à Pythagore ou à ses disciples (Platon n’était pas un scientifique). Voilà en quoi il consiste. Il va falloir faire un petit effort d’imagination (ou lire en diagonale, c’est comme on veut).

Prenons pour commencer le mouvement apparent du Soleil par rapport à la Terre, qu’on suppose fixe. Considérons l’image à deux francs six sous ci-dessous. Les deux cercles représentent chacun une sphère. Imaginons que la plus grande tourne autour de l’axe vertical ; que la plus petite tourne autour de l’axe oblique ; et enfin, que cet axe oblique soit lui-même fiché dans la grande sphère (autrement dit, il tourne avec elle).
Platon_deux_spheres_2

(schéma emprunté aux notes de cours du Dr . Andrew Gregory, University College London)

Maintenant, ces sphères, il faut les imaginer transparentes et gigantesques. Saupoudrons les étoiles sur la plus grande ; plaçons le Soleil en un point quelconque de l’équateur de la plus petite ; et mettons la Terre au centre de tout cela. Faisons coincider l’axe de la grande sphère avec l’axe des pôles terrestres ; choisissons convenablement l’angle entre les deux axes. Enfin animons la sphère extérieure d’un mouvement rapide (un tour en 24 heures) et la sphère intérieure d’un mouvement lent en sens inverse (un tour en 365 jours). Le Soleil paraîtra alors décrire un mouvement en spirale autour de la Terre, ascendant entre le solstice d'hiver (21 décembre) et le solstice d'été (21 juin), descendant entre le solstice d'été et le solstice d'hiver.

Bien vu. Pour le soleil en tout cas. En première approximation, c’est à peu près sa course vu de la Terre. Et c’est quasi exactement celle des étoiles (si on considère la Terre comme immobile, elles en font effectivement un tour complet en 24 heures !).

Et pour les planètes ? Platon utilise exactement le même modèle : la sphère des étoiles, animée du mouvement diurne (=1 tour en 24 heures), en entraîne une plus petite (une par planète), concentrique, qui tourne en sens inverse à une vitesse qui lui est propre, et qui porte en un point de son équateur la planète considérée.

Cela fait 8 sphères en tout, emboîtée les unes dans les autres et concentriques, qui portent respectivement, en allant de la plus grande à la plus petite : les étoiles ; Saturne (la plus éloignée des planètes alors connue) ; Jupiter ; Mars ; Mercure, Vénus ; le Soleil ; et enfin la Lune. Au centre de tout cela, la Terre. L’ensemble est représenté dans le crobard ci-dessous, où chacun des cercles représente une sphère.

Platon_les_huit_spheres

(schéma emprunté aux notes de cours du Dr . Andrew Gregory, University College London)

Ca n’a pas l’air mal. Mais malheureusement, si le modèle rend assez bien compte de la circulation apparente du Soleil, il n’en va pas de même pour les planètes. Il y a notamment un phénomène qu’il n’explique pas (et Platon en est conscient) ; un phénomène qui intrigue les observateurs du Ciel depuis une éternité, et qui est certainement pour beaucoup dans l’appellation d’'étoiles errantes' donnée aux planètes : la rétrogradation.

Lorsqu’on relève les positions successives d’une planète quelconque par rapport aux étoiles (et par rapport à quoi d’autre le ferait-on !), on constate qu’elle semble parfois s’arrêter, reculer, et avancer à nouveau, comme dans le schéma ci-dessous…

Retrogradation

(schéma emprunté aux notes de cours du Dr . Andrew Gregory, University College London)

On trouve une petite animation ici (site «astronomy notes» de Nick Strobel).

La planète ne recule pas vraiment bien sûr, c’est un effet d’optique, qui s’explique par la conjonction de deux faits que Platon ignorait : d’une part la Terre n’est pas immobile, et d’autre part les planètes sont beaucoup plus proches de nous que les étoiles. Cet article de Wikipedia explique cela très bien.

Effet d’optique ou pas, ce phénomène contredit le modèle de Platon, où les planètes vont toujours de l’avant. Celui-ci doit donc être amendé... Le savant Eudoxe de Cnide (-408 - -355, de vingt ans plus jeune que Platon donc) propose à cette fin une solution d’une rare ingéniosité mathématique.

Eudoxe adapte le modèle de Platon en passant de 2 à 4 sphères par planète, tout en conservant fidèlement le principe de base :
- primo, toutes les sphères ont le même centre (la Terre) ;
- secondo, la première sphère (celle des étoiles, la plus grande) entraîne dans sa rotation l’axe de rotation de la seconde ; la seconde, l’axe de la troisième ; la troisième, l’axe de la quatrième ; et la quatrième (la plus petite) porte la planète considérée sur son équateur.
Le schéma ci-dessous représente le système de sphère d'une planète.

Eudoxe_quatre_spheres

(schéma emprunté aux notes de cours du Dr . Andrew Gregory, University College London)

Les deux premières sphères (les plus grandes) sont grosso modo les mêmes que chez Platon, elles servent pour Eudoxe à tracer la position moyenne de la planète.

Les deux dernières (les plus petites) apportent, autour de cette position moyenne, la petite circulation qui rendra compte de la rétrogradation. Voilà comment elles sont arrangées : leurs axes dessinent un angle aigu ; elles tournent à la même vitesse, mais en sens inverse. Dans ces conditions, s’il n’y avait que ces deux sphères (en faisant abstraction des deux premières, donc), alors la planète décrirait un ‘8’, comme le point P dans la figure ci-dessous. Dans cette figure, P est un point de l’équateur de la sphère d’axe XY, elle-même entraînée par la sphère d’axe AB. Eudoxe appelle cette figure un «hippopède», «marche du cheval», car la figure 8 est un exercice classique d’équitation.

Hippopede

(Ce shéma provient du site de l’Université de St Andrews, Ecosse)

Si l’on considère maintenant le système complet, dans lequel ces deux sphères sont entraînées par les deux premières (celles de Platon) : à condition de bien choisir les angles et les vitesses, et de n’être pas trop regardant, on passe de la figure du « 8 » à une figure présentant un mouvement rétrograde proche de la réalité. Projeté sur un plan cela donne les figure suivantes :

Hippopède (deux sphères) :
Hippopede_plan

Figure finale (quatre sphères) :
Hippopede_retro_plan

(Ces deux schémas proviennent des notes de cours du Dr . Andrew Gregory, University College London)

Par parenthèse, on voit là, peut-être pour la première fois, combien les problèmes de physique peuvent être de puissants stimulants à l’intelligence des mathématiciens.

L’élève d’Eudoxe, Callipe de Cysique, enrichira le système de son maître en ajoutant à son tour de nouvelles sphères, pour rendre compte en particulier de l’inégalité de la durée des saisons.

Mais le système des sphères homocentriques porte en lui un défaut sans remède : il suppose que les planètes sont à distance fixe de la Terre. Or, du vivant même d’Eudoxe, on s’aperçoit que la luminosité des planètes Vénus et Mars (les plus proches de la Terre), n’est pas constante ; et l’on explique – à raison – cette variation par leur rapprochement et leur éloignement par rapport à la Terre au cours du temps.

Les grecs inventeront alors un nouveau système, dit "à épicycles", compatible avec ce phénomène. Les principaux contributeurs en seront Hipparque (-190 – -120) et surtout Ptolémée (90 – 168). On y reviendra dans une autre article.

Le système des sphères homocentriques aura néanmoins encore des partisans bien des siècles après Ptolémée, jusqu’à la fin du Moyen-Âge ; il est si élégant… Et puis, c’est le système défendu par le philosophe grec Aristote (-384 - -322), et comme l’écrit l’historien des sciences Pierre Duhem (1881- 1916) : «pendant deux mille ans et plus, il y aura des hommes pour mettre la parole d'Aristote au-dessus du témoignage de leurs yeux.»


Sources :
- Le Tome 1 du «Système du Monde» de Pierre Duhem, disponible sur le site de la bibliothèque numérique de la BNF
- Les notes de cours de Gregory Andrew, professeur à l’UCL
- L'article sur Eudoxe de Cnide de l'univerisité de St Andrews, Ecosse.

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 3 – Ptolémée et les "épicycles".

L'astronomie durant l'Antiquité : 1 - Platon : "Sauver les apparences"

Cet article est le premier d'une série de huit articles consacrés à l'astronomie durant l'Antiquité.

L’année dernière, le 24 août 2006, l’Union Astronomique Internationale a décidé que Pluton n’était pas une planète. Mais qu’appelle-t-on une planète ?

Systeme_solaire1Jusqu’au 24 août 2006, on désignait communément par ce terme les gros astres qui tournent autour du Soleil : par ordre d’éloignement, Mercure, Vénus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton; l’ensemble constituant le système solaire. L’UAI a décidé que le terme de planète n’était pas assez sélectif et a distingué «planètes» et «planètes naines» - Pluton étant rangée dans la seconde catégorie, les autres restant dans la première.

A l’époque dont on va parler ici, l’Antiquité grecque, on n’y regardait pas de si près – on aurait bien aimé, mais il aurait fallu de puissants outils astronomiques pour cela. On ignorait même alors que les planètes tournaient autour du Soleil (c’est à partir de 1543 seulement, avec Copernic, que cette idée commencera à s’imposer).

Alors, reformulons notre question : qu’appelait-on une planète, dans la Grèce antique ? Justement, le mot «planète» dérive d’une expression grecque : "planètès asterès", littéralement "étoile errante". Une planète, à l’époque, c’est donc une espèce d’OVNI qui suit un cours apparamment fantaisiste sur le fond des étoiles dites 'fixes' qui paraissaient figées dans le ciel. (Les Grecs se doutaient que ces dernières étaient plus éloignées que les planètes.).

Non seulement Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne étaient des planètes pour les Grecs, mais aussi le Soleil et la Lune. Uranus, Neptune et Pluton leur étaient inconnues, quant à la Terre, s’il y a une chose qui ne ‘erre’ pas selon eux, c’est bien elle. Donc 7 planètes en tout.

PlatonDéjà dans l’antiquité, ce terme de «planète» divisait. Platon (-429 - -328), qui est de l’espèce réactionnaire (la loi et l’ordre, il n’y a que ça de vrai), ne supporte pas l’idée que des vagabonds se promènent dans ciel sans rime ni raison. «Ce qu'on pense ainsi du Soleil, de la Lune et des autres étoiles [dites errantes] n'est pas, mes chers amis, une doctrine saine. Jamais ces astres n'errent ; leur cours est tout l'opposé d'une marche errante ; chacun d'eux parcourt sa voie propre» (Platon, "Les Lois"). Il faut un ordre à tout cela.

Assyria_statue_3Les Grecs ne sont bien sûr pas les seuls, ni même les premiers, à s’être intéressés aux planètes. Notamment, avant eux et depuis bien plus longtemps, les Chaldéens (à Babylone, dans l’actuel Irak) en relevaient les déplacements avec une inlassable minutie. Mais ils sont très probablement les premiers à avoir voulu ordonner les mouvements des astres, c’est-à-dire déterminer mathématiquement leurs trajectoires.

PythagorasCette ambition remonte probablement à Pythagore (-VIe s.), un siècle et demi avant Platon. Pythagore n’a laissé aucun écrit ; on lui attribue dès l’Antiquité quantités de conceptions philosophiques, de découvertes (allez savoir si le fameux théorème qui porte son nom est de lui !), voire de miracles ; mais il est sans doute le premier à avoir professé l’idée suivante, qui aura une grande postérité : L’univers est organisé harmonieusement, et tout ce bel ordre peut être exprimé en termes mathématiques. La doctrine de Pythagore est fortement empreinte de mysticisme, puisqu’elle va jusqu’à faire des nombres des êtres quasi-divins qui recéleraient tous les secrets de l’univers.

Platon ne va pas si loin mais il fait sienne l’idée de base. Significativement, il emprunte à Pythagore l’emploi du mot ‘cosmos’ pour désigner l’univers, quand ce terme signifiait à l’origine en grec à la fois ‘bel ordre’ et… ‘parure féminine’ (ce dernier sens transparaît encore dans le mot ‘cosmétique’).

Il appelle alors les mathématiciens à résoudre le problème suivant : «Quels sont les mouvements circulaires et parfaitement réguliers qu'il convient de prendre pour hypothèses, afin que l'on puisse sauver les apparences présentées par les astres errants ?» En d’autre terme, comment décomposer les mouvements des planètes en mouvements circulaires uniformes (= de vitesse constante) ? Car le problème avait pour lui nécessairement une solution. La question trottait déjà dans la tête des savants dès Pythagore, mais on ne prête qu’aux riches… Et l’autorité de Platon a sans doute été décisive pour en faire l’exercice imposé de la recherche astronomique. Cela durera pendant… 2000 ans environ, jusqu’en 1609 précisément, lorsque l’astronome allemand Kepler montrera que les planètes, beaucoup plus simplement, parcourent toutes une ellipse. Encore fallait-il y penser.

En attendant, pendant ces deux mille ans, les astronomes, en tentant de répondre à la question de Platon, établiront des modèles mathématiques de plus en plus fidèles du cours des astres - même s’ils n’atteindront jamais l’exactitude parfaite de celui que proposera Kepler. Si bien qu’on peut dire que cet appel de Platon à "sauver les apparences" est l’acte de naissance des sciences physiques modernes, c’est-à-dire celles qui entendent décrire la nature à l’aide du formalisme des mathématiques. On reviendra sur l’histoire de l’astronomie grecque dans une série d’articles à venir.


Sources :
- L'article "Système solaire" du site Wikipédia.
- Le tome 1 du "Système du Monde" de Pierre Duhem, disponible sur Gallica, le site de la bibliothèque numérique de la BNF.
- Les encadrés "Planète" et "Univers" du Dictionnaire culturel en langue française (éd. Le Robert).

Article suivant de la série "L'astronomie durant l'Antiquité" : 2 - Eudoxe et les "sphères homocentriques".

Le Moyen-Age au cinéma

Cinema…Et non pas le cinéma au Moyen-Age. Le cinéma «le Champo» (à Paris, près de la Sorbonne) propose une rétrospective sur le thème «La Quête du Graal». Lancelot, Arthur, Excalibur… Retrouvez-les dans des films de toutes les époques. Le programme du Champo est ici.

Ce festival intervient dans le contexte d’un cycle d’activités organisé par le Musée National du Moyen-Âge, cycle dont on trouvera le programme , et qui est déjà largement entamé… Le Médiévaliste vous prévient bien tard, désolé.

Au Champo, mardi (20 mars) soir, la projection du film «Perceval le Gallois» d’Eric Rohmer sera suivie d’un débat avec Michel Zink, philologue et médiéviste, membre de l’Institut, professeur au Collège de France... Un vrai médiéviste, quoi. Si vous intervenez : n’oubliez pas que «médiévaliste» est un néologisme...

Si Versailles m'était conté...

Eh bien, ça serait un bon film de Sacha Guitry, en deux parties d'une heure trente chacune environ. Ca serait sorti au cinéma Gaumont Palace et Berlitz en 1954. Ca balaierait l'histoire de Versailles de cent années précédant sa création à aujourd'hui. Enfin, aujourd'hui... Disons à 1954.

Si Versailles Metait ConteEn même temps, cela serait un film qui aurait pris un sacré coup de vieux: tourné en vrais décors (Versailles un peu sale), en costumes plutôt cheap, avec des plans de foule où l'on verrait 20 personnes au maximum, avec un bon mot toutes les cinq minutes, de la préciosité à foison,... Cela serait du théâtre au cinéma. Et assez peu d'attention serait portée au réalisme. Des raccourcis aussi sublimes qu'improbables, presque surréalistes. Et jamais de violence, de tension, tout serait gentillet et amusant, rythmé par la voix et les mots de Sacha Guitry.

Si Versailles m'était conté, le conteur ferait appel aux plus grands acteurs: Michel Auclair, Jean-Pierre Aumont, Jean-Louis Barrault, Daniel Gélin, Edith Piaf, Gérard Philipe, Micheline Presle, Bourvil, Jean Marais, Tino Rossi, Jean Tissier, Claudette Colbert, Charles Vanel, Gaby Morlay, Orson Welles, Brigitte Bardot, etc.

De certains films on se demande si ils existent ou si on les a rêvés, "Si Versailles..." est de ceux-là.

Les Rois Maudits et la surprise du Volume 6

Philiv-1Le Médiévaliste, prenant au sérieux son rôle de revisiteur du moyen-âge, s'est replongé dans la lecture du roman historique Les Rois Maudits de Maurice Druon. Cette relecture fut fructueuse, et le Médiévaliste conseille sans réserve ce roman. Publié à la fin des années 60, il a connu un succès exceptionnel. C'est une somme de 7 volumes de 200 pages, et c'est surtout une lecture facile et fluide, pour un contenu impressionnant de précision et d'érudition historique.

Maurice Druon nous accompagne dans le quotidien des rois et de leur cour, des gens d'église, des banquiers, et (avec moins d'aisance il est vrai), dans celui des gens du peuple. Et c'est de manière prémonitoire qu'il défend avec 30 ans d'avance une thèse chère au Médiévaliste: les rois sont des gens comme nous, la différence c'est juste que eux, ils sont rois. Ils peuvent donc demander des dispenses au pape pour se marier et se reproduire entre eux. Le roman débute dans les années 1300, au procès des templiers, et s'achève dans les années 1350. Dans l'intervalle, nous suivons la vie et mort de plusieurs rois, les intrigues, les motivations des hommes, les chemins de l'argent, les voies de l'église, la géopolitique de l'Europe de cette époque qui peut sembler parfois plus unie et homogène que celle que nous vivons aujourd'hui.

Robert3-1-Une surprise attend le Médiévaliste à la fin du sixième volume : l'auteur se dévoile de manière totalement inattendue. Depuis le début du roman, nous suivons un personnage haut en couleur, Robert d'Artois. Ce personnage est peu recommandable, et il semble (on le réalise a posteriori) être traité avec magnanimité par l'auteur. Et c'est à la fin du sixième volume, à la mort de Robert d'Artois, que l'auteur brise l'armure et passe pour la première fois au premier plan. Nous reproduisons ici texto et en majuscules, car c'est écrit en majuscules, le paragraphe :

"... ET ICI L'AUTEUR, CONTRAINT PAR L'HISTOIRE À TUER SON PERSONNAGE PRÉFÉRÉ, AVEC LEQUEL IL A VÉCU SIX ANNÉES, ÉPROUVE UNE TRISTESSE ÉGALE À CELLE DU ROI ÉDOUARD D'ANGLETERRE; LA PLUME, COMME DISENT LES VIEUX CONTEURS DE CHRONIQUES, LUI ÉCHAPPE HORS DES DOIGTS, ET IL N'A PLUS LE DÉSIR DE POURSUIVRE, AU MOINS IMMÉDIATEMENT, SINON POUR FAIRE CONNAÎTRE AU LECTEUR LA FIN DE QUELQUES-UNS DES PRINCIPAUX HÉROS DE CE RÉCIT.

FRANCHISSONS ONZE ANS, ET FRANCHISSONS LES ALPES..."

L'auteur finit rapidement le volume six, et produit un volume sept pénible à lire, où il s'exprime à travers les pensées d'un vieil homme d'église fatigué couché dans sa diligence qui sillonne la France. C'est dire à quel point l'auteur est motivé... il parvient à nous transmettre son ennui dès les premières pages ; la passion est aussi absente de ce volume qu'elle était palpable dans les précédents.

Le Médiévaliste convaincu lira les six premiers volumes des Rois Maudits de Maurice Druon, il ne sera pas déçu. Le Médiévaliste époque ORTF regardera la version en feuilleton de Claude Barma de 1972, pendant que le Médiévaliste plus aventureux s'essaiera à l'achat en ligne des épisodes de la superproduction à 24 millions d'euros de France 2.

"Le Roi devrait un peu songer à faire son pré carré"